Vérité et réconciliation avec les Autochtones au Canada

Les premières images que j’ai conservées des Autochtones de mon pays provenaient de nos manuels scolaires. Ils représentaient des Indiens à plumes pourchassant les Blancs, voyageant en canot sur nos lacs et nos rivières, martyrisant des missionnaires européens venus les convertir. Une autre image était celle d’une « réserve » à traverser lorsque nous devions nous rendre à Montréal pour  visiter des parents. Il ne me venait pas à l’esprit que ces peuples avaient eu, avant la colonisation, leur propre système de gouvernement.

L’heure de vérité

Au Canada, en 2015, nous attendons avec une certaine inquiétude le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation (CVR), qui doit montrer la route vers la transformation des relations entre les citoyens et les peuples autochtones. Comment nous y préparer? Comment contribuer à un changement de regard et d’attitudes?

340962_277386892302192_1529447667_oCréée en 2008, la CVR a reçu le mandat de se mettre à l’écoute de l’expérience des Autochtones qui ont vécu l’expérience des pensionnats établis en vertu de lois adoptées au XIXe siècle, afin de leur offrir une voie de guérison.

Le témoignage des victimes pendant les audiences nationales devait d’abord être entendu. Une participante à ces audiences à Montréal[i] a écrit :

« Je me souviens de John Cree, le grand chef Mohawk, pleurant lors de la cérémonie d’ouverture de ressentir la peine dans les cœurs. Il nous a rappelé ce que son grand-père disait « Tu es un homme si tu pleures. Tu n’es pas un homme si tu ne pleures pas car c’est que tu as perdu contact avec l’Esprit en toi ». J’ai entendu des hommes demander pardon à leur femme pour la violence qu’ils leur ont fait subir, j’ai entendu des parents demander pardon à leurs enfants de n’avoir pas su leur dire « je t’aime », j’ai entendu des enfants comprendre enfin l’histoire de leurs parents et de leur communauté et réaliser pourquoi leurs parents n’avaient pas joué avec eux enfants, j’ai aussi entendu des survivants avouer avoir éprouvé de la haine pour leurs propres parents qui les avaient laissé partir dans les pensionnats. »

Tout cela à cause de l’obligation créée par la loi d’envoyer tous les enfants se faire instruite dans des pensionnats dont la gestion fut confiée à cinq Églises. Environ 150,000 enfants y ont été inscrits entre 1840 et 1970, dont 80,000 sont des survivants, incluant 6000 au Québec.

banniere.inddPour nous préparer aux audiences annoncées du 14 au 17 avril à Montréal 2013, Pax Christi a organisé entre autres la présentation du film réalisé par l’Office national du film, Nous n’étions que des enfants (We were only children). Quelle expérience troublante de recevoir les confidences de personnes qui ont été déracinées de leur milieu familial et culturel pendant des années, puis retournées à la réserve sans pouvoir partager leurs souvenirs douloureux, entre autres les abus physiques et sexuels dont un grand nombre d’enfants furent témoins ou victimes.

Pendant les audiences, nous avons participé aux cercles de parole et à de multiples ateliers. Rien ne remplace ces contacts personnels pour susciter la compassion.  Pendant la séance de clôture, nous avons joint notre voix à celle d’autres groupes pour dire sincèrement que « nous portons comme un lourd fardeau éthique et spirituel les blessures que cette histoire a infligées aux personnes et aux relations entre nos peuples. Impuissants à changer le passé, nous sommes venus exprimer notre désir de participer aux démarches de réconciliation qui pourront, espérons-le, permettre de travailler ensemble à bâtir un avenir fondé sur le respect mutuel, la justice et la solidarité. »

Une étape de rapprochement

Il y a un gros travail à faire du côté des non autochtones. Nous participons avec le ROJeP (Réseau œcuménique justice et paix) à promouvoir une meilleure compréhension des composantes historiques et politiques  de la condition autochtone au pays. Un excellent outil mis au point par Kairos Canada est « l’exercice des couvertures » (Blanket Exercise[ii]). En une demi-journée, les participants revivent l’expérience d’être désappropriés  du territoire, au gré des Proclamations royales, des conventions et traités qui se succèdent à un rythme déstabilisant, jusqu’à ce qu’on arrive à la dépossession quasi totale des terres ancestrales avec tous les droits d’exploitation inhérents.

Beyond_ForgivingL’organisation Initiatives & changement porte le souci des « quatre solitudes » au pays. Elle désigne ainsi la juxtaposition des collectivités autochtones, anglophones, francophones et la présence des immigrants allophones. Elle prévoit utiliser le film Au-delà du pardon (Beyond Forgiving. A South African Story[iii]) pour inciter les gens à réfléchir à nos rapports avec les onze nations présentes en territoire québécois.

Parviendrons-nous à guérir nos mémoires blessées? Quel visage prendra la réconciliation? Le temps presse. Les Autochtones attendent depuis des décennies la reconnaissance de leurs droits et l’exercice d’une juste autonomie. Le mouvement Idle no more (Fini l’apathie) témoigne de l’impatience et de la détermination des plus jeunes générations chez les Autochtones.

Comme l’écrivait le théologien Jean-François Roussel[iv], « la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats pour enfants autochtones enseigne durement qu’il n’y a pas de paix sans réconciliation, ni réconciliation sans rétablissement de la justice et du respect. » Cela interpelle spécialement les Églises dans leur approche des réalités et des communautés autochtones en quête d’émancipation.

Gisèle Turcot

Pax Christi Montréal

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[i]  DROUVIN, Estelle, « Commission de vérité et réconciliation ». (Souvenirs personnels), mai 2013.

[ii] KAIROS Canada, In Peace and Friendship. A New Relationship with Aboriginal Peoples, 51 p.

[iii] Ce film réalisé par la branche sud-africaine de Initiatives & changement raconte l’histoire émouvante de pardon qu’une femme blanche accorde à un leader noir qui reconnaît, devant la Commission de vérité et  réconciliation, avoir commandé l’attaque où fut tuée la fille de cette dame.

[iv] ROUSSEL, Jean-François, « Pacem in terris et les Premières Nations du Canada », Pacem in terris. Relecture engagée dans le Québec d’aujourd’hui, sous la direction de Gregory Baum, Montréal, Novalis, 2013. p. 87-93.

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