Pour une information empreinte de compassion

L’accès à une information fiable, complète et humanisante et l’art de la transmettre demeurent un défi pour tout acteur de paix. L’expérience montre qu’il ne suffit pas de préparer  des dossiers fort bien documentés pour mobiliser les cœurs. À quoi devons-nous  nous rendre plus attentifs pour que l’information soit véritablement mise au service des personnes et des groupes qui ont besoin de nos plaidoyers, de notre soutien pour reprendre pied dans une existence digne et féconde?

Retour sur une histoire

JardinL’époque de la dictature en Argentine, spécialement de 1976 à 1983, a inspiré au réalisateur Luis Penzo le film argentin L’Histoire officielle. Ce film met en scène Alicia, une universitaire qui enseigne l’histoire de son pays du point de vue des pouvoirs en place. En dépit des questions et objections de ses étudiants, elle maintient sa vision des faits…jusqu’au  jour où, apercevant des femmes qui manifestent en silence sur la Place de Mai pour obtenir justice au sujet des disparus, elle commence à s’interroger. De l’étonnement elle passe à l’enquête : d’où vient cette fille que nous avons adoptée? Elle questionne en vain son mari, l’un des chefs militaires. L’évidence s’impose : leur enfant a été arrachée à sa famille par les militaires. L’action des Mères de la Place de Mai portant des foulards brodés au nom des disparus avait touché une fibre sensible, et le regard d’Alicia en sera à jamais transformé, son enseignement aussi.

 « L’autorité de ceux qui souffrent »

Les populations qui souffrent de la faim, les prisonniers politiques, les migrants et personnes déplacées par les conflits socio-politiques et environnementaux, les communautés déstabilisées par l’activité des industries avides de ressources naturelles, tous ont droit à notre compassion. Reprenant un concept du théologien allemand Johann Baptist Metz, Martha Zeichmeister écrit: « Obéir  à ‘l’autorité de ceux qui souffrent’ demande toute notre connaissance et notre science, exige notre créativité et notre fantaisie pour créer de manière efficace, dans ce monde réel  défiguré par le péché et les structures de péché, des espaces où la vie peut refleurir. » La théologienne rappelle aussi les propos du jésuite Ignacio Ellacuria, une dizaine de jours avant qu’il ne soit assassiné le 6 novembre 1989 avec cinq confrères  ainsi que la dame cuisinière et sa fille: « Ce n’est que grâce à l’utopie et à l’espérance qu’on peut croire et avoir le courage nécessaire pour changer le cours de l’histoire, le renverser et  le lancer dans une autre direction, avec tous les pauvres et les opprimés du monde. »

Sur cet horizon d’espérance, à quoi ressemblerait  notre pratique de la compassion mise au service de l’information? C’est en « voyant » une femme courbée depuis 18 ans que Jésus de Nazareth l’invita à se redresser (Luc 13, 10-17) et c’est en ayant pitié d’une foule affamée qu’il  demanda à ses disciples de distribuer la maigre ration dont ils disposaient (Marc 8, 1-10).

Une veille solidaire pour la paix

Et si tout dépendait du regard que nous portons sur les personnes et les situations? En effet, les femmes et les hommes qui souffrent ne veulent pas être regardés comme des objets d’étude, ils veulent être rencontrés.  Ils demandent à exprimer leur désarroi, soit parce qu’ils ont perdu leur gagne-pain, soit parce qu’on les force à abandonner leurs terres à des fins industrielles, errant à la recherche d’un nouveau style de vie. Ils veulent indiquer quelles solutions de sagesse ils entrevoient eux-mêmes à partir de leur expérience et de leurs propres ressources. N’est-ce pas en nous mettant résolument à l’écoute de leur détresse et de leurs perspectives d’avenir que nous inventerons les moyens de diffusion qui toucheront les cœurs et sauront mobiliser les solidarités pour opérer les transformations nécessaires?

À l’ère des médias sociaux et du Web, nous n’avons d’autre choix que de recourir à des modes alternatifs de communication. Imaginons des citoyennes et des citoyens attentifs aux situations inhumaines d’injustice et de violation des droits, qui développent une écoute compatissante, respectueuse des marginalisés et des oubliés;  imaginons que nous devenons les porte-parole des témoins rencontrés et que nous relayons efficacement leurs appels, de manière à privilégier un nouveau regard sur ces détresses et appels à la réconciliation. 

Est-il possible de nous mobiliser pour créer un véritable réseau de veille solidaire pour la paix? En ce monde qui glorifie le recours aux actions d’éclat, à l’information spectaculaire, osons croire que le chemin plus humble de l’attention du cœur, de la « caritas » inspirera à sa manière des actions étonnantes.

Sœur Gisèle Turcot,

Pax Christi Montreal

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